Isaac Albéniz
Né en 1860 en Catalogne, Isaac Albéniz meurt en 1909 sur ce sol français où il avait choisi de s’établir en 1893 après une vie des plus aventureuses. Enfant prodige, il donne son premier récital à quatre ans à Barcelone et s’échappe dès l’adolescence du foyer familial pour vivre ce qu’il pressent déjà être sa véritable vocation. Dès lors, son existence sera très mouvementée, placée sous le signe des voyages dans des conditions matérielles parfois difficiles, mais il sera rapidement reconnu comme l’un des pianistes les plus extraordinaires de son temps.Influencé par Franz Liszt dont il était un fervent admirateur, il recueille également l’expérience du musicologue espagnol Felipe Pedrell qu’il rencontre vers l’âge de vingt ans. Cette double influence explique sans doute comment Albéniz, héritier de la grande tradition du piano romantique, va peu à peu puiser son inspiration aux racines de la musique espagnole, dans ses traditions les plus diverses.
Les tableaux pittoresques de la Suite Espagnole, publiée en 1884, reflètent déjà cette quête dans la mesure où ces miniatures, empreintes de musique populaire, annoncent à bien des égards le chef-d’œuvre que sera Iberia. C’est le cas de Sevilla, évocation ensoleillée de la danse emblématique de cette ville, la Sevillana, dans laquelle alternent refrains aux rythmes caractéristiques et couplets inspirés par les improvisations flamencas. Ces " saetas " appartiennent à la forme la plus profonde et grave du chant flamenco, le " cante jondo " que l’on retrouvera dans le cycle Iberia. Si l’évocation de l’Espagne peut sembler aujourd’hui quelque peu superficielle dans certaines de ces pièces, d’autres, comme Granada, Cádiz, Asturias ou Aragon sont particulièrement réussies et connaissent auprès du public un succès jamais démenti.
Cependant, le monument qui va consacrer Albéniz comme l’un des grands compositeurs du XXe siècle ne sera écrit qu’une vingtaine d’années après, alors que le musicien ressent plus que jamais la séparation physique d’avec l’Espagne. Cet exil volontaire en France lui permet de transcender l’essence musicale de son pays natal, et plus spécialement de l’Andalousie, auxquels il rend un ultime hommage.
Soutenu et encouragé par ses amis musiciens, Chausson, Dukas, Fauré, Debussy sans oublier son maître Vincent d’Indy, Albéniz compose Iberia entre 1906 et 1908. La suite comporte douze pièces regroupées en quatre cahiers et toutes, à l’exception d’Evocación et Lavapiés, font référence à des lieux, quartiers ou danses d’Andalousie. Pour autant, Albéniz ne nous propose pas des cartes postales musicales pour touristes en mal de folklore mais nous plonge dans une Espagne authentique tour à tour tendre et sévère, voluptueuse et incisive, mélancolique et piquante qui s’offre à nous comme un véritable testament musical. La profusion et la précision des indications sur le manuscrit révèlent d’ailleurs sa volonté de laisser aux futurs musiciens un héritage capital. Jouer Iberia exige donc de l’interprète un engagement spécifique pour chaque pièce, afin d’habiter et de recréer l’univers sonore imaginé par le compositeur. Avec El Polo, Albéniz nous renvoie au plus profond de l’âme gitane, vers le drame et le désespoir, lorsqu'il note : " toujours dans l’esprit du sanglot ".
Mais, en véritable Espagnol, il sait aussi mêler le rire et les larmes en nous rappelant, avec un humour (quelque peu ironique ?) caractéristique : " El Polo est une chanson et danse andalouses, et n’a rien à voir avec le sport qui porte le même nom ". Sa correspondance, où éclate l’exubérante générosité qui a tant touché ses contemporains, est une autre source pour saisir l’esprit de cette partition : " J’ai terminé pour Iberia une œuvre sentimentale et tapageuse, épique et bruyante qui est guitare, soleil et poux.
Mais j’ai su – selon Paul Dukas – auréoler El Albaicín, c’est ainsi qu’elle s’appelle, de beaucoup de tendresse, une tendresse élégante ". Les lettres au pianiste catalan Joaquin Malats sont aussi révélatrices : " Concernant Navarra, j’ai la douleur de t’annoncer qu’elle ne fera pas partie du quatrième cahier d’Iberia, le style en est trop insolemment populaire… c’est une œuvre de "ronflardise" ! " (en français dans le texte). " Lavapiés va être une merveille même si je considère cette œuvre d’une difficulté si extrême que je crains que personne ne puisse la jouer, sauf toi ".
Car Iberia n’est pas seulement une vision sublimée de l’Espagne, elle ouvre des perspectives nouvelles vers une technique pianistique transcendante au service d’un langage musical audacieux. De ce fait, elle continue d’influencer nombre de compositeurs contemporains. Son aura possède quelque chose de mystérieux et envoûtant qui fait penser au duende. Cet état de grâce, ce frisson extatique communiqué par les grands artistes de flamenco, Albéniz l’évoque sans doute dans une autre lettre à Joaquin Malats : " Cette Iberia de mes péchés, je l’ai écrite pour toi… ces pages dans lesquelles j’ai mis mes cinq sens et "l’autre", celui qui survient ou ne survient pas et qui toujours apparaît, s’il apparaît, d’une manière inconsciente ".
Hervé Billaut